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Ici on dit « présent » avec une légère inflexion interrogative afin de faire répéter à son interlocuteur une information qu’on aura mal comprise.
Ici, on se présente publiquement en disant « Je réponds au nom de ».
Ici on prononce j’ai père de mon peur, voie sans ussi et inteurruptère creupiscileure.
Ici les chanteurs sont capables de faire swinguer une recette de cuisine ou une liste électorale.
Je viens de lire : « Je viens d’un pays où les histoires n’ont pas de fin heureuse »
Ici on dit souvent : « Le Congolais aime faire la fête ». Plus rarement : « Nous ne nous aimons pas nous-mêmes ».
À la frontière « Petite barrière » de Goma, l’asphalte rwandais sans aspérités débouche sans transition sur une terre bosselée de caillasse après le checkpoint.
Ici on « demande audience ».
Ici les sachets de riz vendus au détail, de sucre, de farine, de manioc et de petits pains au lait sont noués si serrés qu’il est impossible de les ouvrir dans les déchirer.
Ici on claque des talons pour saluer un supérieur hiérarchique.
Ici on dit « Mon directeur ».
Reçu le texto suivant : « Je ne sais pas si j’aurai la chance de Cendrillon ».
Il se dit ici qu’en juillet 1994 tant de cadavres humains ont été jetés dans le lac que les poissons avaient fini par doubler de volume.
On dit : « Avant, ici, c’était la Suisse de l’Afrique ».
Ici on dit « Je suis éprouvé » pour signifier qu’on vient de perdre un proche.
Ici on préfère le plus-que-parfait au passé composé.
Ici les femmes se taisent.
Ici, on exploite jusqu’à la trame les billets en francs congolais. Une coupure d’un dixième de millimètre à ton dollar et aucun commerçant ne te l’encaissera.
Variante du fameux « Ventre affamé n’a point d’oreilles » : « Quand tu as faim, c’est toi-même et personne d’autre que tu mets au centre ».
Ici on se souvient sans commentaires.
Ici ne te vexe pas si l’on te dit le plus naturellement du monde « Tu as beaucoup vieilli » ou « Tu as vrai-ment l’air fatigué. »
Ici, de nombreux courriers commencent par : « Nous avons l’insigne honneur de venir auprès de votre haute autorité solliciter ce dont l’objet est ci-haut émargé »
Ici on dit « nonante » et « septante » sans ciller.
Ici on peut entendre : « Je vais bien, sauf le chômage qui me fait instable ».
Ici on pince les pages des livres pour les tourner.
Ici, on se tient l’avant-bras de la main pour tendre ou recevoir un objet que l’on vous tend.
Ici par temps de pluie on lave ses chaussures maculées de boue le soir avec le même naturel que lorsqu’on les a enfilées pour sortir le matin.
Ici on te dit : Ne me paye pas maintenant sinon je vais bouffer l’argent.
Ici, les bâches de protection orange et bleues déchiquetées par les intempéries donnent une allure de fête fantomatique aux immeubles en construction.
Ici tous les véhicules humanitaires affichent sur la carrosserie le même pictogramme représentant une ka-lachnikov barrée d’un trait rouge.
Le minimum syndical ou la moindre des choses, ici, cela n’existe pas.
Ici, on prend le pli de l’enfer.
Ici on pense que les Blancs rougissent de fatigue.
Ici on peut donner sans difficulté un concert de Noël un 16 janvier.

Nicolas Fargues