« – Qu’est-ce que vous allez chercher là-bas ?
– J’attends d’être là-bas pour le savoir. »
André Gide, Voyage au Congo

Je n’ai pas eu le temps de respirer les fumerolles du Nyiragongo ou de mitrailler au smartphone les gorilles des Virunga. Mes yeux ne se sont posés ni sur les chutes vertigineuses de Loufoulakari ni sur le doux pelage de l’okapi. Mais j’ai suffisamment entendu parler de la beauté étourdissante de ce pays pour pouvoir me l’imaginer sans télés et sans safaris. Et comme je ne me suis jamais senti une âme de touriste, permettez que je laisse de côté les belles plages et les volcans pour vous parler de mon Congo à moi.
Ce pays, j’ai l’impression de l’avoir toujours connu, de l’avoir toujours aimé, de l’avoir toujours porté en moi. Cela commence à la fin des années cinquante avec ces fragiles disques de terre venus de Léopoldville, de Boma ou de Coquilhatville et qui nous livraient sur les vieux phonos aux aiguilles tordues, les légendaires chansons, prémices de la musique africaine moderne.
Oh, Alliance ! Oh, Marie-Josée !

Cela, s’aggrave ce jour de 1961 où le maître nous annonça la mort de Lumumba. Ce nom ne nous était pas familier mais toute la classe avait versé des larmes. Et savez-vous quel fut, au mois de juin, le sujet de notre dictée à l’examen du Certificat d’Études ? La lettre qu’il avait adressée à sa femme avant de succomber à ses bourreaux. Cela nourrit la mémoire, cela crée des liens, et comment !
Depuis longtemps, le Congo et la Guinée sont unis par la musique et par les larmes. Les larmes de joie de l’Indépendance, puis celles plus amères de l’Ituri et du Camp Boiro. Ce sont ces vieux souvenirs-là que j’avais en tête quand pour la première fois, j’atterris à l’aéroport de Ndjili. Non, je n’étais pas en terre inconnue. Blaise Ndala, Max Lobé, Ali Richard, des auteurs qu’on aime ! Matonge, Mont-Ngaliema, Gombe, des lieux qui chantent à vos oreilles !

Après les papotages littéraires, on se retrouva très vite, en bande à Matonge autour d’un verre de Primus, cette bière miraculeuse que chante si bien Césaire dans Une saison au Congo. Ayant appris que je suis un Guinéen amoureux fou de la musique congolaise des années 50-70, le patron du maquis me passa tout au long de la soirée du Grand Kallé, du Franco, du Tabu Leye, du Docteur Nico etc. Une occasion pour moi de revoir tous les évènements l’époque : les discours ensorcelants, les coups d’État sanglants, les matchs de football, les exécutions publiques.
Et ce fut pareil à Lubumbashi où je goûtais au bukari-poisson, visitais les terrils de la Coper-Belt avant de faire les cent pas dans un village zambien.
Dans l’avion du retour, les mêmes obsessions qu’à l’arrivée : Lumumba et l’African-Jazz, le camp Boiro et l’Ituri et surtout la passion sans borne que depuis l’enfance, je nourris pour ce peuple malchanceux, généreux et inventif.

Tierno Monénembo

BIO
Grand Prix de la francophonie 2017, the Franco-Guinean writer Tierno Monenembo was born on July 21, 1947 in Porédaka, Fouta-Djallon, Guinea. In 1969, he fled Ahmed Sékou Touré’s dictatorship and walked to neighbouring Senegal. He left for France in 1973 and obtained a doctorate in Biochemistry from the University of Lyon.
Publications and awards
His first book “Les Crapauds-brousse” was published in 1979 by Seuil Editions.
Les Écailles du ciel won the Grand Prix littéraire d’Afrique noire in 1986.
The King of Kahel is the winner of the 2008 Renaudot Prize.
2012 he wins the Erckmann-Chatrian Prize and the Grand Prix du roman métis for Le Terroriste noir, which will also receive, in 2013, the Grand Prix Palatine and the Ahmadou-Kourouma Prize .
In 2017, he finally received the highest distinction from the French Academy: the Grand Prix de la francophonie.
His novels often deal with the impotence of intellectuals in Africa, and the difficulties of life of Africans in France. His latest book “Le Bled” was published in 2016 by Seuil.