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Photographe et graphiste né à Likasi dans l’ancien Katanga, Alain Nsenga explore, par son travail, les scènes de la vie quotidienne et leur signification profonde. Par le prisme de la caméra, il remet en question les réalités du quotidien pour provoquer, bousculer, interpeller sur les questions de la société congolaise aujourd’hui. Alors qu’il se prépare à exposer son travail en RDC, la rédaction de Hamaji Magazine est allée à sa rencontre. Interview sans filtre.

Qui êtes-vous Alain Senga ?

Je suis un photographe né à Likasi, à 120 kilomètres de Lubumbashi dans le Haut-Katanga. Mon père a travaillé pendant 19 ans à la Gécamines. Quand il a été licencié, il a déménagé à Kolwezi puis à Lubumbashi où il a trouvé du travail non loin de Sakania dans les mines également. J’ai grandi dans cet univers étrange et je connais un peu l’histoire du Katanga et celle des mines.

La photographie, pourquoi ?

J’ai commencé la photographie relativement tard parce que là où j’ai grandi, il n’y avait pas vraiment de photographes. Ils étaient avant tout ambulants, passant de porte en porte, en faisant des photos que l’on conservait dans des albums. Lorsque je suis arrivé à Lubumbashi, je voulais d’abord devenir médecin. Puis je me suis rendu compte que les études de médecine étaient longues et que je ne voulais pas y consacrer tout ce temps. J’ai alors commencé l’informatique ; il y avait une filière en 2e graduat qui s’appelait Design Multimédia. J’ai d’abord débuté par la gestion et je me suis ensuite dirigé vers le design. C’est là que j’ai véritablement trouvé ma voie : je me suis mis au graphisme, au multimédia et à la photographie.

Vous avez été graphiste de la biennale Picha de 2013 à 2017 et, en 2019, vous y avez présenté votre travail.

J’ai réalisé un stage chez Picha en 2012 et j’y ai rencontré des photographes pros. J’ai découvert alors une autre forme de photographie: l’art. Nous avons ensuite collaboré en vue de la 3e édition de la biennale. J’ai commencé comme assistant-graphiste près du graphiste de la Biennale. Puis il y eut la 4e, la 5e et la 6e. J’ai poursuivi mon partenariat avec Picha sur toutes les éditions depuis 2013. C’est une expérience magique en termes de rencontres. Ces rencontres ont déclenché chez moi l’envie de développer mon côté artistique.

Quel est l’apport de la biennale sur la scène artistique katangaise ?

Indiscutablement la Biennale est un évènement artistique important au Katanga en particulier, pour le pays aussi bien sûr. Quand quelqu’un dit « je suis sélectionné à la biennale de Lubumbashi », c’est énorme, car il va rencontrer des artistes qui viennent du monde entier et partager des expériences avec eux. Sans parler de la presse qui, comme en 2019, est venue du monde entier pour relayer ce qui s’est passé durant cette superbe édition.

Qu’est-ce qui influence votre travail de photographe ?

Mon vécu et mes souvenirs. C’est comme une nourriture. Partager ce que j’ai vécu m’est indispensable. Je travaille beaucoup sur le quotidien, sur ce qui nous entoure, sur la ville. Je la montre avec son évolution, ce qui y a été détruit, construit… Les villes africaines évoluent si vite, trop vite même au détriment de toute logique, toute perspective.

Votre série Métamorphoses explore le rapport de la femme noire avec son image, ses cheveux en particulier. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Métamorphoses, c’est le fruit de plusieurs observations. D’abord ma mère. En grandissant, je n’ai jamais vu les cheveux de ma mère ni ceux de ma grand-mère avant mes 18 ans. Mon questionnement s’est alors porté sur le visage de mes proches, sur leur chevelure et sur le concept de la beauté. J’ai vu autour de moi à quel point cette notion de beauté pouvait être problématique, surtout par rapport aux cheveux. Les différentes villes du Katanga ont été conçues durant l’exploration minière et les nouveaux habitants se sont installés avec leurs coutumes, leur religion, leur architecture, mais aussi leurs codes de beauté qu’ils ont bien sûr imposés aux autochtones.
Nous vivons toujours dans un monde où les gens pensent qu’être blanc ou avoir un teint clair ou encore une coiffure lisse est la clé du paradis. Le mot métamorphoses m’est alors apparu comme une évidence.
C’est un travail qui questionne la société telle qu’on l’a conçue. J’ai commencé par photographier les panneaux publicitaires, puis les façades des salons de coiffure. Puis, je suis allé rencontrer des filles, des femmes et ce qu’elles m’ont avoué m’a bouleversé : « Tu vois quand tu m’as demandé de venir faire des photos je ne me sentais pas à l’aise dans la rue parce que je me disais que je n’étais pas coiffée, je pensais que les gens se moquaient de moi ».

Est-il juste de dire que c’est un travail d’exploration et de revendication ?

Oui. Mais je me demande si c’est vraiment à moi de parler de ça parce que je ne montre que des femmes dans ma série. Et on me pose toujours la question, « est-ce que c’est à toi de parler des femmes »? Mais alors, comment inclure des portraits d’hommes dans mon projet ? Ils ont tous le crâne rasé !

Projetons-nous dans l’avenir : où vous voyez-vous dans une dizaine d’années ?

À Lubumbashi ! Mon travail est reconnu dans le monde entier aujourd’hui : États-Unis, Asie, Europe, Afrique. Je n’étais pas destiné à être artiste, mais depuis j’ai mon mot à dire et donc j’aime à penser et croire que « je suis de partout ».

Alain Senga expose à Lubumbashi – MÉTAMORPHOSES – Institut français de Lubumbashi et GAC de l’ASBL Dialogues du 24 avril au 6 mai 2020

Interview recueillie par Brigitte Mbaz pour Hamaji Magazine