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Finbarr O’Reilly, photographe indépendant et journaliste multimédia, est l’auteur d’un récit de souvenirs paru chez Penguin Random House en 2017: Shooting Ghosts, A U.S. Marine, a Combat Photographer, and Their Journey Back from War (La chasse aux fantômes, retour du front d’un Marine et d’un photographe de guerre).

Choisi pour réaliser les images de l’exposition «Crossroads Ethiopia» autour du prix Nobel de la paix 2019 Abiy Ahmed Ali, il est fréquemment publié dans le New York Times et son travail lui a valu de nombreuses récompenses, dont le premier prix dans la catégorie Portraits au World Press Photo Awards en 2019. Il a également été lauréat du World Press Photo of the Year en 2006.
Finbarr O’Reilly a vécu douze ans en Afrique occidentale et centrale et couvert vingt ans de conflits en République démocratique du Congo, au Tchad, au Soudan, en Afghanistan, en Libye et à Gaza. Titulaire de bourses des universités de Harvard, Yale et Columbia, il est administrateur d’ACOS Alliance, regroupement d’organisations de presse dédié à la protection des journalistes indépendants et locaux dans le monde. Il retourne régulièrement en RDC et au Rwanda, où il a habité entre 2001 et 2004.

Goma, République démocratique du Congo, début avril 2020. Trois jours après la confirmation du premier cas de Covid-19 dans cette ville de l’est du Congo, on a commencé à y distribuer du gel désinfectant. Une femme en reçoit dans le quartier de Katoyi, dont les résidents ont un accès difficile à l’eau. © Arlette Bashizi pour Fondation Carmignac

En 2019, il a passé des mois à documenter de l’intérieur la deuxième plus grande épidémie d’Ebola et à réaliser « Ebola in Congo » pour la chaîne PBS. Le documentaire montre des agents de santé risquant leur vie pour combattre le virus dans une région dévastée par des décennies de conflits.
Finbarr O’Reilly, installé à Dublin, est l’un des grands témoins de Under Fire: Journalists in Combat (Sous le feu : des journalistes au combat), documentaire sur les dommages psychologiques du reportage de guerre, sélectionné pour les Oscars 2012 et lauréat d’un Peabody Award en 2013.

Kinshasa, République démocratique du Congo, mi-mars 2020. Un membre de l’équipe d’intervention anti-Covid-19 en tenue protectrice à l’entrée d’un immeuble de la commune de Gombe, au nord de la capitale. Lui et ses collègues alertent les habitants sur les nécessités de la distanciation sociale et prennent la température de tous les entrants et sortants des 75 appartements et bureaux du bâtiment. © Justin Makangara pour la Fondation Carmignac

Il répond à Hamaji Magazine.

Finbarr O’Reilly, cette année le 11e Prix Carmignac de photojournalisme vous a sélectionné pour votre projet “Après le déluge”. La crise sanitaire liée au Coronavirus vous a inspiré le collaboratif en ligne consacré à la République Démocratique du Congo (RDC) « Congo in Conversation ». Parlez-nous de ce projet.

Chaque année la Fondation Carmignac donne une bourse aux photojournalistes pour préparer un grand reportage d’environ six mois, la production d’une exposition et un grand livre sur un sujet. L’année passée c’était l’Amazonie, l’année avant ça, c’était l’Arctique. En 2020, il était prévu que ce soit le Congo. Et moi j’étais le gagnant de cette bourse du photojournaliste.
Depuis le début, j’étais très conscient des narratifs qui sortent de l’Afrique en général, et du Congo en particulier, qui sont souvent faits par les étrangers et les photographes occidentaux ; et je voulais trouver un moyen de faire une collaboration avec les photojournalistes congolais, pour donner à ces narratifs une perspective pas seulement étrangère, mais aussi congolaise, de façon un peu différente de ce qu’on voit d’habitude à propos du Congo. Malheureusement, il m’était impossible de continuer mon reportage sur place à cause de l’État d’urgence sanitaire décrété par le chef de l’État.

Goma, RDC, mai 2020. Une femme transporte des jerricans d’eau dans une rue du chef-lieu du Nord-Kivu. Au début de l’épidémie de coronavirus, la régie publique Regideso a promis un accès gratuit à l’eau, mais vu le peu de gens raccordés au réseau, par ailleurs très défectueux, le manque d’eau a entravé le respect des normes sanitaires et des mesures d’hygiène et a suscité de nombreuses manifestations dans la ville, étalée sur les rives du lac Kivu. © Arlette Bashizi pour la Fondation Carmignac

Au mois de mars, la RDC a fermé ses frontières à cause de l’épidémie de coronavirus. Cette situation vous a empêché de mettre en oeuvre votre reportage dans le pays. De ce fait, il nous paraît que, le titre « Congo in Conversation » prend tout son sens, comme une conversation, un dialogue entre tous. Dans quelles circonstances avez-vous décidé de collaborer avec des journalistes et des photographes locaux ?

À la fermeture des frontières en Afrique et à travers le monde, nous avons discuté avec les responsables du prix Carmignac pour savoir comment nous allions pouvoir travailler dans le contexte. Nous avions envie de faire quelque chose de différent, de mettre en place une collaboration avec des journalistes photographes congolais qui pouvaient contribuer avec un discours global autour de la pandémie, au Congo, autour du coronavirus, mais aussi autour de certains thèmes comme l’accès à l’eau potable, l’électrification, l’environnement, la situation minière, la politique, la sécurité et la santé. Le projet « Congo in conversation », comme le titre du projet le propose, c’est une conversation entre moi-même et les contributeurs. Ensemble, nous proposons un sujet, on en discute, on partage les photos et on écrit un papier qui raconte le contexte local congolais, mais aussi global, pour montrer ce qui se passe au Congo pendant la pandémie et comment ça le lie au monde extérieur. L’idée est de montrer au reste du monde ce qui se passe au Congo pendant la pandémie.

Kinshasa, République démocratique du Congo, mi-mars 2020. Scène de rue dans la capitale. Les autorités ont fermé les écoles et interrompu les principales activités commerciales pour imposer la distanciation sociale aux Congolais, dont beaucoup ne prenaient aucune précaution et ne croyaient pas à la menace du virus aux premiers jours de la pandémie. © Justin Makangara pour la Fondation Carmignac

Vous avez passé une grande partie de votre vie à témoigner de l’actualité dans le monde, des conflits en Afrique et en RDC, vous avez également vécu quelques années au Congo. Envisagez-vous d’y revenir pour poursuivre le travail que vous avez commencé pour « Congo in Conversation » ?

J’ai beaucoup voyagé, et j’ai travaillé un peu partout dans le continent et ailleurs dans les zones de conflits. Et maintenant c’est le Congo qui me préoccupe avec « Congo in conversation ». Cela fait vingt ans que je travaille au Congo, j’étais basé à Kinshasa en 2001 jusqu’en 2003. Et puis j’ai travaillé beaucoup à l’Est, j’étais basé à Kigali comme reporter des Grands Lacs, et j’ai couvert pas mal d’événements à l’Est du Congo.
Je connais l’histoire du pays et cela me permet de restituer un récit sur non seulement de l’insécurité qui se vit dans le pays depuis maintenant une vingtaine d’années, mais aussi le côté positif qui se développe; cette génération de jeunes qui est en train d’améliorer la situation malgré toutes les difficultés. L’angle de ce projet me paraît important: montrer comment la population et les communautés, sont en train de créer des moyens pour faire avancer le pays. Nos contributeurs journalistes font partie de cette jeune génération qui a entre vingt et trente ans. Ils représentent le potentiel futur du pays. Bien qu’il y a beaucoup d’autres sujets importants, particulièrement cette année qui célèbre le soixantième anniversaire de l’indépendance du Congo, c’est cet espoir d’un meilleur futur que je voulais monter avec ce projet.
Chaque année le prix Carmignac monte une exposition autour d’un sujet. Cette année un livre sera publié avec le travail des photographes congolais qui font partie du projet : « Congo in conversation ». Il y aura aussi une exposition en France à Paris au mois de novembre. Je reviendrai au Congo en janvier 2021 pour réaliser mon projet original, mon reportage personnel sur le Congo, qui fera encore un deuxième livre et une exposition, à la fin 2021. Le prix Carmignac permettra au Congo d’être sous les feux des projecteurs durant deux années.

Bukavu, est de la RDC, mai 2020. Le « sapeur » Anglebert Maurice Kakuja affiche son sens du style avec un masque fait maison. Les sapeurs tirent leur nom de l’acronyme de leur mouvement, la SAPE (Société des ambianceurs et des personnes élégantes). © Raissa Karama Rwizibuka pour la Fondation Carmignac