« Le temple » brule. Une douce chaleur inonde mon visage. En cet instant, le silence du désert a repris ses droits. Les flammes s’étirent vers le ciel et emportent avec elles le message que j’ai apposé sur le bois souple de la structure : « Tout est éphémère ». Pourtant, la flamme de l’Afrikaburn continue encore de bruler aujourd’hui, au creux de mon âme. Retour sur l’expérience d’une vie.

« Ce n’est pas un festival de musique. Ce n’est pas un festival d’art. C’est une expérience artistique temporaire, en communauté et en autonomie totale »
C’est par ces quelques phrases, trouvées dans l’AfrikaBurn Survival Guide, que j’ai découvert l’univers et la philosophie de ce « festival ». La première édition de l’AfrikaBurn a eu lieu il y a dix ans. Après trois ans de réunions, d’organisation, de tractations avec la Black Rock Art Fondation -créée en 2001 par une partie des organisateurs du Burning Man -, le festival peut enfin voir le jour. À l’instar de son grand frère, le principe ne change pas : le désert, une ville temporaire, une activité artistique, la recherche de l’incongru et de l’inepte, une joie de vivre brulante et une philosophiefondée sur le respect et le partage.

« Tu existes. Tu construis les camps, l’art, et les véhicules mutants. Tu es l’artiste – et le public. Il n’y a pas de « eux » – il n’y a que nous, et nous y sommes tous ensemble.» – extrait de l’AfrikaBurn Survival Guide.

Ambiance AfrikaBurns

À la lecture de ces lignes, je me fige. Je sens le feu commencer à me bruler. Un désir de vivre cette expérience, de plonger dans l’inconnu, de revenir à l’essentiel. C’est ainsi que, après avoir acheté mon billet en ligne, je mis une croix rouge dans mon agenda, à la date du 27 avril 2015. Ce jour là, je deviendrai un « Burner ».
Des « Burners », ces récidivistes du bonheur et de l’éphémère, j’en ai rencontré un bon nombre durant les quelques mois qui ont précédé cette date. « Pour profiter au maximum de l’évènement, il faut un minimum de préparation », me conseille Jason, y ayant participé l’année dernière. Et pour vivre en autonomie totale dans le désert durant une semaine, ce minimum devient vite un véritable challenge. Tentes, équipement de camping,nourriture et eau (cinq litres d’eau par personne et par jour), déguisement et moyen de transport pour amener tout ce beau monde au milieu du désert.
« La seule chose que tu pourras acheter sur place, ce sont des glaçons. Mieux vaut avoir de quoi les diluer!» conclut-il.
À ce moment là, je ne savais pas encore que Jason serait à mes côtés pour mes premiers pas sur la planète « Burn ».
Nous sommes le 27 avril et cela fait 3 heures que nous roulons. Direction le « Tankwa-Karoo », un désert semi-aride situé à 330 kilomètres au nord du Cap. À chaque virage qui nous rapproche de notre bout de désert promis, mon coeur s’emballe. Ces mois de préparation ont fait grandir en moi une excitation qui s’exprime ouvertement, en cet instant. Nous nous arrêtons aux portes du site. Nous présentons notre billet et on nous délivre un bracelet, comme dans n’importe quel festival. Mais la comparaison s’arrête là.
Avant de pouvoir lancer son « burn », chaque neo-burner doit se plier à une série de rituels. Le premier consiste à se verser une poignée de sable sur la tête, afin de s’imprégner du lieu, ne faire qu’un avec le désert. Puis, il lui est demandé de sonner un gong afin d’annoncer sa présence et marquer le début de son expérience. Enfin, il doit faire promesse de suivre les règles de vie et de respecter l’Autre et la Nature environnante. Une promesse scellée en apposant l’empreinte de sa main, préalablement peinte d’une couleur choisie, sur un gigantesque mur blanc. Je m’exécute.

« Welcome to the Burn », me souffle Jason.

Je traverse alors cette ligne imaginaire, qui fend le désert. Celle qui sépare le connu de l’inconnu. Derrière moi, je laisse le monde civilisé et ultra-connecté. Devant moi, dans cet univers suspendu, l’argent et le temps ne comptent pas. Montre et smartphones n’ont plus leur place. Durant ces 7 jours, le soleil deviendra un repère commun, rythmant fidèlement les aventures de chacun.
Le premier jour de l’aventure se résume à monter son camp, sa base. Dans ce désert où la température atteint rapidement les 40°C, l’ombre est un luxe dont on ne peut pas se passer. Certains choisiront de créer un espace agréable et fonctionnel. D’autres se lanceront dans des camps à thèmes, plus ou moins extravagants : salle de cinéma pour des moments posés, piste de Derby-Roller pour des courses endiablées, scène ouverte pour concert de Punk-Rock enflammé. Il y en a pour tout les goûts.

Public à AfrikaBurns

Je profite aussi de cette journée pour me familiariser avec le site et avec les règles de vie. L’évènement est gouverné par une liste de principes qui encouragent l’inclusion, la responsabilité civique et la participation active.
Ne laisser aucune trace est aussi une partie essentielle de l’Afrikaburn. Je ne suis pas sur que le soleil soit certain de cette dernière. Lors de son premier coucher, il embrase le ciel, les nuages, marque son territoire. Il inonde ma vision et chasse mes pensées. Tout ce que j’attendais !

Tout autour de moi, des milliers de personnes comme des milliers de figurants de cinéma. Ils portent des costumes aussi extravagants que loufoques. L’Afrikaburn est lancé et il a mis son plus bel apparat. Tout comme moi d’ailleurs ! Dans ma tenue de Roi africain, je parcours les rues de cette ville éphémère : je m’arrête profiter d’un concert tsigane, Je discute avec une jeune fille de 8 ans dont c’est le 5e « Burn », je joue du djembé avec un guerrier zulu, je photographie les sculptures immenses dont le temps est compté, j’écris mes pensées sur l’une d’elles, je monte dans une mygale roulante, je profite d’un coucher de soleil au son d’une cornemuse et je m’endors sous un arbre aux
racines aussi moelleuses que du coton.

Les amitiés que l’on fait à l’AfrikaBurn sont renforcées par l’expérience partagée d’exister si harmonieusement dans un tel environnement hostile. À chaque rencontre, chaque discussion, je ne peux m’empêcher de penser à la philosophie africaine « Ubuntu ». « Ubuntu », c’est une notion que tout le monde connaît,mais que très (trop) peu de gens appliquent. Elle est celle d’une incitation réciproque, d’un partage, d’une interdépendance qui construit mutuellement les êtres.

Ce concept germera en moi tout le long de mon aventure. Je le sens, je le vis. Dans mes rencontres, mes échanges, même ma façon de me mouvoir. À l’image du temps, mon mental n’existe plus vraiment. Je lâche prise, me laisse aller à ce qui viendra, « Follow the flow » comme dirait une amie à moi. C’est alors que l’expérience prend toute sa dimension : je vis ici bien plus qu’un simple divertissement. En me livrant au pouvoir du moment présent, je me permets d’être celui que je suis, d’incarner celui que je souhaite.

Spectacle AfrikaBurns

Le grand jour des « Burns » arrive. Celui que tout le monde attend, celui que chacun redoute. Celui qui célèbre, celui qui clôt. Il y a de la beauté dans cet éphémère, mais l’esprit humain a du mal à laisser partir, à se séparer. Une à une, les structures artistiques partent en fumée, laissant derrière elles un grand vide, le désert. L’émotion est à son paroxysme, les regards embués se croisent. Tous ces visages me paraissent si familiers : je suis eux, ils sont moi. Je pensais devenir un « burner » en arrivant, mais c’est en partant que je le deviens.

Avant de passer de l’autre côté de la ligne imaginaire, je regarde une dernière fois derrière moi. Le vent souffle et
soulève le sable qui fouette mon visage. Au milieu du désert tourmenté, je devine un grand mur coloré. Une fresque de milliers d’empreintes de main qui se dresse fièrement. Une douce allégorie de mon aventure, semblant braver les éléments et défier le temps.

Infos : Afrikaburn

Texte et photos Yann Macherez